Serena Williams vs John McEnroe, l’énième défaite du tennis au féminin

Serena Williams en juin 2011 - CC James Boyes

 

Dans une interview à la radio américaine NPR et en pleine promo de son bouquin, le deuxième tome de ses mémoires, l’ancien joueur de tennis John McEnroe a été interrogé par la journaliste Lulu Garcia-Navarro sur Serena Williams.

Pour ceux qui ne le connaissent pas encore assez, John McEnroe est une ancienne gloire du tennis, un grand joueur qui a marqué son époque par ses nombreux trophées et par ses duels contre le Suédois Bjorn Borg. Johnny Mac a été titré 77 fois en simple et 78 fois en double.

En répondant à une question, John McEnroe s’est attiré l’ire de beaucoup et la polémique a hérissé ceux qui estiment qu’il est légitime de comparer le tennis au féminin au tennis au masculin.

Pour que chacun puisse juger, voici le passage incriminé (traduit et adapté) :

Lulu Garcia Navarro : Nous parlons des joueurs masculins mais il y a bien sûr de fantastiques joueuses. Parlons de Serena Williams. Vous dites dans votre livre qu’elle est la meilleure joueuse du monde.

John McEnroe : La meilleure joueuse du monde, sans aucun doute.

Lulu Garcia Navarro : Certains ne préciseraient pas le sexe. Certains diraient qu’elle est la meilleure, hommes et femmes confondus. Pourquoi préciser ?

John McEnroe : Oh : Hé bien, elle ne l’est pas, vous voulez dire qu’elle est la meilleure tous sexes confondus, point ?

Lulu Garcia Navarro : Oui, La meilleure au monde tous confondus. Vous voyez…pourquoi préciser « la meilleure joueuse » ?

John McEnroe : Parce que si elle jouait le circuit masculin, elle tournerait autour de la 700e place mondiale.

Cette dernière phrase de John McEnroe a déchaîné une tempête.

John McEnroe est-il macho ou misogyne ?

Quelques jours avant cette affaire, Johnny Mac fustigeait l’écart des prize moneys entre joueuses et joueurs dans le tennis hors Grand Chelem. « Maintenant que j’ai des filles, ce qui se passe dans le tennis au féminin me concerne. Je suis fier d’être féministe. »

La défense des droits des femmes dans le sport n’est pas une chasse gardée des féministes et encore moins des femmes, c’est un combat de toute l’humanité.

Evidemment, ce n’est pas parce qu’on est entouré(e) de filles que l’on est féministe. Ca sonne un peu comme le « je ne suis pas raciste, j’ai des amis noirs ». Ou « je ne suis pas homophobe, j’ai des amis gays ». Il y en a plein, des comme ça. Ca ne dédouane pas. Ca n’a juste rien à voir.

Mais cette réflexion de John McEnroe sur son féminisme était empreinte de bonne volonté.

John McEnroe voulait-il nuire à Serena Williams avec ses propos ?

Voici la suite de l’assertion de McEnroe :

« Cela ne veut pas dire que je ne pense pas que Serena est une joueuse incroyable. […] Un jour, Serena pourrait battre certains joueurs. Je le crois parce qu’elle est si incroyablement forte mentalement qu’elle pourrait surmonter beaucoup de situations qui paralyseraient d’autres joueurs, car elle y a été confrontée des tas de fois, à des tas de reprises à Wimbledon, à l’US Open, etc. Mais si elle devait faire partie du circuit masculin, ce serait une toute autre histoire. »

Sa justification n’est pas malveillante. L’avocate du sport au féminin en moi préfère penser que John McEnroe ne voulait pas nuire à Serena Williams, ni au tennis au féminin, et qu’il avait juste pour but comparer les deux circuits.

Alors certes, on peut le critiquer pour son « Serena serait 700e si elle jouait le circuit masculin ». On peut aussi continuer à taper sur McEnroe, dire qu’il est misogyne, sexiste, que « bouuuuh, c’est pas bien de critiquer Serena ».

Mais ne serait-ce pas fuir la vraie question, le vrai poison du tennis au féminin ?

Pourquoi, en tennis, ressent-on encore le besoin de comparer hommes et femmes ?

Malgré le bénéfice du doute qu’on peut lui accorder, et même si cette sortie est regrettable, son analyse est surtout une conséquence. Fustigeons John McEnroe, la prochaine fois il se taira, mais ça n’empêchera peut-être pas des personnes d’estimer que son affirmation se tient et de défendre cette manière d’amener le débat.

On pourra alors toujours traiter ces personne de misogynes, et rien n’aura avancé. Est-ce une solution, pour autant, que de demander aux gens de se taire ?

Le réel problème est bien plus profond : pourquoi aujourd’hui, ressent-on encore le besoin de comparer le tennis au masculin et le tennis au féminin ?

Après avoir vu passer des Graf, Navratilova, Evert, Seles, Williams, Sharapova…on en vient encore à se demander si le tennis au féminin est à la hauteur du tennis au masculin.

Sur la tactique, sur la technique… l’analyse peut-être très intéressante si elle est basée sur des faits, des chiffres, des exemples et peut même être utile à l’évolution du tennis. Les physiques des joueurs et des joueuses peuvent aussi être comparés dans une démarche scientifique.

Mais s’il s’agit juste de fustiger sans preuve, sans éléments concrets, s’il s’agit de tomber dans la critique non constructive, voire la moquerie parfois, qui rappellent toutes les attaques qu’encaisse Serena Williams à propos de sa musculature, du fait qu’elle a un physique hors norme, quel est l’intérêt ? Cela fait-il avancer le débat ou la cause du tennis ?

Le véritable problème : pourquoi ce besoin de toujours comparer ?

Quel intérêt de dire que le tennis au féminin n’est pas à la hauteur du tennis masculin si ce n’est que cela permet d’enfoncer des portes ouvertes et de ne rien apporter à l’évolution du tennis ?

A quoi cela servirait de prouver qu’une femme est plus ou moins forte qu’un homme ?

Doit-on refaire une « bataille des sexes », comme en 1973 entre Billie Jean King et Bobby Riggs ? Le tennis au féminin n’a t-il pas évolué depuis ?

Le tennis au féminin n’a t-il pas eu ses légendes, dans les années 80, 90, 2000 ? Le circuit n’est-il pas, cette année, très disputé ? Ne remplit-il pas davantage les stades ? Certains joueuses n’ont-elles pas assez marqué leur époque par leur talent, leurs performances, par l’empreinte qu’elles ont laissée sur la société, par leur hégémonie, leur poids médiatique et financier, et/ou par leur combats et leurs prises de position ?

Le tennis au féminin est condamné à être en compétition avec son homologue masculin. Et comme si, pour acquérir une légitimité, il fallait dire « mais regardez, nous aussi, on sait jouer au tennis, on peut remplir des stades, on peut attirer les sponsors ». Comme les hommes.

Le plus grave n’est peut-être pas l’affirmation de McEnroe : l’incapacité d’en débattre montre une souffrance. Serena a répondu, cela semblait indispensable. Que se serait-il passé si elle ne l’avait pas fait ? Et que se serait-on dit si Serena n’avait pas répondu : cela aurait-il donné raison à John McEnroe ? Le manque de défense aurait-il nui au tennis au féminin ?

En est-on à un point où la plus grande joueuse de tennis de l’histoire doive sortir de sa réserve et se défendre pour éviter qu’on puisse se demander pourquoi elle ne se défend pas et pourquoi elle ne se fait pas l’avocate de son circuit ? Est-ce son rôle ?

Serena Williams a défendu ici son palmarès mais aussi ses rivales, celles qu’elle côtoie sur les plus grands tournois du monde, les légendes du tennis au féminin, elle a défendu son sport mais aussi le droit des joueuses qu’on leur fiche la paix. Le droit de pouvoir avoir leur circuit, d’attirer du public, des sponsors, des médias, et qu’on ne les renvoie toujours aux hommes comme si ce n’était jamais assez. Mais assez par rapport à quoi ? Aux hommes ?

La société dans laquelle nous vivons est responsable de la pression permanente que peuvent ressentir certaines femmes à être constamment comparées aux hommes et de devoir s’en défendre, que ce soit dans le travail, dans leurs activités, au sein de leur foyer.

Permettons-nous d’avoir un doux rêve et d’oeuvrer, dans nos missions, pour ce rêve.

Celui qu’un jour, notre défense du sport tout court et des réussites des athlètes sera si intense que la comparaison injustifiée et gratuite entre les hommes et femmes sur le terrain du sport n’aura plus aucune légitimité, plus aucune réaction.

Et que, par la même occasion, nous n’aurons plus besoin d’écrire à ce sujet.

Ah si, sauf pour nous dire combien nous aurons avancé.

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